Portrait de Clémence Knaébel

Portrait de Clémence

Après quelques mois d’absence, Art2rives revient avec toujours la même envie de vous faire découvrir de nouveaux artistes, de nouvelles cultures, de vous ouvrir de nouvelles perspectives. Dans ce but, nous avons interviewé cette jeune artiste aux talents multiples.

 

Que pouvez-vous nous dire à propos de vos sources d’inspiration ?

Mon envie de sculpter le métal prend en partie sa source dans deux visites au Tacheles il y a des années. C’est un squat berlinois aujourd’hui fermé – mais les sculpteurs sur métal occupent toujours l’extérieur. Certaines formes animales, créées par assemblage de matériaux de récupération, m’ont marquée par leur puissance. C’est à la suite de cette visite que j’ai abordé le métal, qui est aujourd’hui une matière très importante pour moi.

L’inspiration d’un travail précis vient souvent d’une image que j’ai dans la tête, et à laquelle j’ai envie de donner une forme dans la matérialité, une forme partageable. Ensuite, à mesure de l’élaboration du projet et du travail, cette forme évolue et dévoile son sens. Elle trouve alors peu à peu sa place alors dans ma démarche globale : je découvre petit à petit ce que cette pièce vient dire, la réflexion qu’elle incarne, contenu auquel je n’aurais sans doute pas eu accès si elle était restée au stade d’idée.

Mon inspiration se nourrit aussi des travaux artistiques des grands – la visite cet été de l’exposition Miquel Barceló à Céret, avec ses effondrements par la main de l’artiste de formes classiques de la céramique (briques, jarres), m’a beaucoup marquée par exemple.

"Capuche caverne"

Comment s’organise votre œuvre : en tant qu’artiste travaillez-vous par thème, par série, ou selon l’inspiration du moment ?

Je crois que mon œuvre pousse de façon assez organique et empirique, et en même temps construit d’elle-même sa cohérence interne au fur et à mesure.

Je travaille un thème tant qu’il est vivant, tant qu’il continue à générer des idées nouvelles, de l’énergie et des enseignements: cela donne des pièces ayant des points communs forts, éventuellement des petites séries, mais la forme et le thème continuent à évoluer tout au long de cette démarche – au point qu’à la fin on peut envisager qu’il commence à s’agir d’un autre thème.

Ma démarche actuelle est partie de l’image des capuches vues comme des cavernes contemporaines, individuelles et rétractables, qu’on tirerait sur sa tête en manière de protection et d’isolation. Elles étaient faites d’acier, dur comme la pierre mais découpé en plaquettes et soudé par des petits points « de couture », et bordées de plumes comme les capuches de manteaux le sont de fourrure. Une capuche plus récente de cette série est constituée de plaquettes de rouille, il n’en reste que la structure, le squelette. Entre-temps, cette forme est devenue petite et cage, en laiton, étain et filasse ; grande et cabane, en acier, sans plumes, et recevant un corps tout entier – celle-ci est aujourd’hui en cours de montage sur pilotis. Elle a pris la forme de guérites et de nids, est devenue terre ou ciment.

Ainsi la forme a des constantes – elle est arrondie et creuse – et des évolutions. Des évolutions également dans ce que raconte mon travail : au début des Capuches-Cavernes je créais des « protections », je travaillais sur le dedans et le dehors, sur la sécurité et sur la liberté. Aujourd’hui j’ai plutôt l’impression de façonner des « places », dans un monde chaises musicales où nombre de personnes ont du mal à trouver une place sociale, voire d’habitation. Cela projette sur mes pièces anciennes un nouvel éclairage. Le thème est en perpétuelle redéfinition.

Je reviens d’une mini-résidence d’une dizaine de jours avec l’association No-Made, au Cap d’Ail et dans l’Arboretum de Roure (en montagne, dans les pré-Alpes). J’y ai sculpté un grand nid en ciment, rempli de plumes ; mais sur place, avec le choix de son implantation sur le terrain notamment, près d’un foyer rempli de cendres, il a pris une consonance nouvelle et s’est mis à me parler de passage, d’allègement, de lieu psychopompe : je l’ai nommé Maison pour l’âme encore fumante, ce qui n’était pas du tout mon intention de départ. Ainsi l’inspiration a la liberté de prendre des directions nouvelles en fonction des rencontres et des lieux.

Quelle discipline vous vient naturellement en premier? Quelle technique maîtrisez-vous le plus ?

C’est le métal qui est souvent à l’origine pour moi, c’est la technique que je pratique avec le plus de précision et dans le spectre le plus large (soudure à l’arc, à l’oxy-acétylène, brasure à l’argent et au laiton, meulage intensif et découpes diverses… Notamment grâce aux installations riches de l’atelier Flury à Montreuil). Mais j’apprends régulièrement des techniques nouvelles, et je me laisse la liberté d’utiliser des techniques que je ne maîtrise pas complètement et surtout des « non-techniques » ou des techniques à inventer : ainsi je travaille avec des filtres à cigarettes pour l’assemblage desquels j’étudie plusieurs méthodes, ou encore, durant ma résidence au Cap d’Ail et en marge de mon gros travail en ciment sur structure de métal, j’ai proposé un projet collectif qui consistait en la création de « sachets de thé » surdimensionnés, à planter dans le jardin et à infuser jusqu’à la pousse des graines qu’ils contenaient, en laissant sortie, au bout du fil, la petite étiquette portant une mini-œuvre originale d’un des artistes du collectif…

Souvent, je profite des limitations techniques car je recherche un fini imparfait, où la matière ne cède rien. Sur le site de l’arboretum, il n’y a pas d’électricité, donc il n’est pas envisageable de souder du métal. J’ai donc seulement découpé, à la main – et avec l’aide précieuse de l’équipe – du métal de récupération, chaudron de cuivre ou tuyau d’acier, et aussi assemblé des palettes : l’absence d’outillage électrique, le temps compté et la menuiserie approximative donnent à ces travaux, des couronnes destinées à être portées par des arbres remarquables, un aspect « décor de théâtre » qui m’intéresse beaucoup plus qu’un fini parfait de type industriel.

Quels projets futurs envisagez-vous en tant qu’artiste ? Dans quelle discipline et dans quel cadre ?

J’ai d’abord le projet de compléter certaines de mes séries, en résistant un peu à l’envie d’explorer trop vite des voies nouvelles, car le nombre produit souvent des effets plus intéressants que les pièces isolées. J’ai aussi de gros projets en cours qui prendront encore un certain temps (ainsi du montage sur pilotis dont je vous parlais plus haut). J’ai le projet d’une grande séance de photo d’œuvres avec la photographe Chloé Devis : pour la sculpture la prise de vue est extrêmement importante et influe sur la narration. Je prépare une demande de sponsoring au fabricant des filtres à cigarettes que j’utilise, pour envisager un projet plus grand ! Je suis donc plutôt en phase de consolidation des projets en cours – c’est très important aussi, surtout pour laisser de la place au nouveau…

Quand aux orientations à long terme, il est possible que mon travail de design graphique et de direction artistique, pour le moment complètement séparé de la sculpture, finisse par jeter des ponts.

Nihel Chmarzynski

Photo réalisée par Jean-Claude Fraicher

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